Elle est toujours là.

Un an. Ça fait un an aujourd’hui. Je m’en souviens pourtant comme si c’était hier. Vendredi maman me dit que tu es à l’hôpital mais que ça va… on vient te voir avec des fleurs, tu souris, allongée sur ce lit. Ce lit où tu parais si petite… On rigole, tu souris, ça me va. Je demande un vase aux infirmières. Elles sont gentilles, elles m’en trouvent un en me demandant si ça ira. Bien sûr que ça ira, c’est juste pour donner à boire aux fleurs. Je n’aime pas les fleurs, pour moi elles ont leur place dans les champs et non dans un vase où elles se meurent. Mais ça égaie un peu cette grande chambre froide et austère.

On revient te voir le lendemain, les fleurs sont toujours là. Elles trônent fièrement dans leur vase pendant que toi, tu restes allongée. Tout le monde est là pour te voir. On parle encore de ces paquets de farine que tu aimes avoir en stock parce que “on sait jamais”. T’inquiète pas, je te dis, j’vais les utiliser moi tes paquets de farine, quand tu rentreras je te ferai tellement de gâteaux que tu n’auras pas assez d’une vie pour les manger ! “Ne prévoyez rien !” qu’elle m’a répondu. Un “ne prévoyez rien” qui en dit long. Tellement.  On passe une bonne partie de l’après midi mais tu es fatiguée… on reviendra tous demain.

Dimanche tu es assise sur le fauteuil, à côté de ton lit. Tu nous regardes. Ce regard rempli de tendresse, ton sourire parfois un peu forcé. Tu es fatiguée. Et la chambre se vide peu à peu.

Et lundi. Ce lundi. Je n’ai pas eu ton appel comme chaque année pour me souhaiter mon anniversaire. Mais tu es à l’hôpital, je me dis que tu as oublié, ou que tu ne peux pas appeler… Chaque année tu m’appelais le 19 septembre, chaque année tu ouvrais cette petite carte musicale qui jouait “joyeux anniversaire” près du téléphone. Cette année est la seule année où tu ne l’as pas fait. Aussi loin que je me souvienne, tu n’as jamais oublié mon anniversaire. Je sors du boulot et la nouvelle tombe. Je pensais que mon frère ne voulait simplement pas me laisser seule le soir de mon anniversaire… mais je suis du tôt… et si tu me connais tu sais que me lever tôt c’est pas vraiment mon truc… Et puis non… elle est simplement partie.

Je ne réalise pas tout de suite je crois. Mais je crois que je le savais. Je prends le bus, comme d’habitude. Puis le train, comme d’habitude. Je rentre, je regarde le ciel. J’ouvre la porte de mon immeuble, je vérifie le courrier. J’y trouve une carte. Une carte de mon autre grand-mère. En 33 ans, elle ne l’a pas oublié deux fois. Juste deux fois qu’elle me le souhaite le bon jour et que je reçois la carte le bon jour. La seule fois où Mémé ne me le souhaite pas, Mamie ne m’oublie pas. Et c’est là. C’est à ce moment précis que mes yeux décident de faire ce qu’ils veulent et font couler mon mascara. Je monte les escaliers, j’ouvre la porte, je la referme. Enfin chez moi, enfin dans ma bulle. Et c’est là que je réalise que je n’entendrai plus le son de sa voix. C’est là que je réalise que je ne verrai plus ses gestes. C’est là que je réalise que je ne la verrai plus.

J’appelle ma maman pour savoir comment elle va… c’est pas la forme, étonnant hein… elle m’annonce que l’enterrement est jeudi. Je préviens le boulot que je pose congé. Mon responsable comprend et me dit qu’il n’y a pas de soucis (malgré l’effectif réduit dû aux congés de certains).

Mardi je retourne difficilement travailler. J’ai pas dormi. On ne me pose pas de question, je suppose que ça doit se voir que ce n’est pas vraiment le jour. Mercredi je refais la même. Mal dormi, j’ai du mal à encaisser.

Jeudi. C’est le grand jour. Je vais chez mes parents. On va déjà voir ma grand-mère que j’aime bien au funérarium avec mon frère et ma sœur (et nos maris, bien entendu). On se dit qu’on va y glisser quelques biscuits au cas où elle aurait faim. Et puis elle aime tellement le nougat mou… on peut lui en mettre quelques paquets aussi. Un mélange de larmes et de rires comme il en existe souvent lors de ces moments.

Puis arrive ce grand moment. Le passage à l’église. Le curé écorche son nom, j’ai des envies de meurtre. Et il se met à chanter “je mets mon espoir dans le seigneur” et là c’est foutu. Il nous perd ma sœur et moi. Eh oui, nous on chante l’autre version. J’en pleure de rire avec elle. Tout le monde pense qu’on pleure, ça va. Sauf mon père qui nous connaît trop bien et qui a compris.

Achievement unlocked: avoir un fou rire à l’enterrement de sa grand-mère.

Et puis il y a le retour. Les fleurs qu’on dépose. La pierre tombale qu’on nettoie. Et la haine… la haine parce qu’en 2016 il y a des gens qui viennent voler les gerbes de fleurs sur les tombes. Ma famille n’est pas riche, une gerbe de fleur coûte un certain prix et on s’étaient cotisés. Et ils nous ont volé ces fleurs, ces fleurs qui aident à faire un deuil.

Quand j’allais chez mes parents, je m’arrêtais chez ma grand-mère que j’aime bien. Ça fait un an que je ne le fais plus. J’y pense pourtant à chaque fois que j’y vais… “on va boire un café chez Mémé ?”, et bien non, plus de café chez Mémé…

J’ai souvent peur d’oublier les traits de son visage, le son de sa voix, l’intonation qu’elle avait lorsqu’elle disait “mes fifilles !” ou “oh vous avez fait des folies !” quand on lui ramenait des chocolats. Je sens encore l’odeur de son café, la façon qu’elle avait de sortir les gâteaux du dimanche pour les grandes occasions, le goût de son gâteau aux pommes, la façon qu’elle avait de faire les œufs au plat. Je me souviens des centaines de baisers que je lui donnais avant de partir, de la façon dont elle riait de mes bêtises. Je me souviens des rires lorsqu’elle et mon tonton tentaient de m’apprendre à prononcer certains mots comme violon (que j’appelais un vigolon) ou couverture (que j’appelais une couetture) ou encore la cheville (que j’appelais une chpille).

Je te vois rire devant ton écran, et tu as bien raison, moi aussi j’en ris encore.

Tout ça pour dire qu’aujourd’hui c’est mon anniversaire. Aujourd’hui ça fait un an qu’elle nous a quittés. Aujourd’hui j’y pense encore, comme si c’était hier.

About Kykoonn
Geek refoulée, préfère ses PC aux zumains, aime les licornes et la mirabelle liquide.

3 Comments

  1. Brigitte lareinedeselfes19 septembre 2017 at 14 h 21 min

    c’ est un très beau témoignage , qui nous ramène aussi , à notre propre histoire …
    L’ amour qu’on a reçu nous rend plus fort et le sentiment de le perdre nous fragilise ,pourtant il est toujours en nous !

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  2. Un témoignage qui arrache les tripes. Et un Polaroïd. Comme un instant volé, cette petite brûlure fugace quand on met les mains la ou on aurait pas du et qu’une petite trace rougeâtre nous rappelle que la nature a ses propres lois.

    Un jour de festivité socialement convenu et le souvenir poignant d’un être disparu mais toujours là quelque part…

    On m’a dit un jour que la vie c’était une somme de peines, de déceptions et de petites cérémonies. Merci de me l’avoir rappelé mais surtout, merci pour cet article magnifique.

    Un passant.

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  3. Bon, eh bien…
    Joyeux anniversaire, envers et contre tout (à un jour près).

    Je profite toujours d’une petite faille temporelle de temps en temps pour passer par ici. Je ne sais pas trop pourquoi.

    Prends soin de toi, une fois de plus,
    M.Mig

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